Portrait
Culture
Loisirs

Caroline Castelli, conteuse

« Conteur et spectateurs, on est tous dans l’Histoire, ensemble »

Le 10 mai était la journée des mémoires et de réflexion sur la traite, l'esclavage et leurs abolitions. À cette occasion, Caroline Castelli était invitée à l’hôtel Dubocage de Bléville pour proposer un spectacle original.

LH Océanes : Comment est né votre goût du conte ?

Caroline Castelli : Il m’a été donné par ma famille. Quand j’étais petite, mon arrière-grand-mère, ma mère, ma grand-mère, mon père me racontaient des histoires. À 25 ans, j’ai découvert que les conteurs existaient encore. Je suis moi-même devenue conteuse il y a 32 ans, et j’ai créé plus de 200 spectacles. Je suis une hyperactive du conte !

LH Océanes : Une histoire qui vous a marquée en particulier ?

C.C. : Celle de Mathusalem, racontée par mon arrière-grand-mère. Je l’ai choisie pour un projet sur lequel j’ai travaillé en 1993 – c’était un peu mes débuts de conteuse. Il s’agissait d’un juke-box de contes, composé de 17 histoires. Un journaliste s’est fait l’écho de Mathusalem dans son article : cela m’a marquée et encouragée !

LH Océanes : La transmission transforme-t-elle les histoires ?

C.C. : Pour Mathusalem, j’ai vérifié auprès de mon père et de ma demi-sœur : tous les trois, nous avons créé notre propre version. Quand on transmet une histoire, on donne un « squelette », puis celui qui reçoit s’intéresse davantage à certaines parties de l’histoire… d’où des nuances, on aboutit à des récits personnalisés. Ce que j’aime dans le conte, c’est qu’on donne un chemin de voyage que chacun emprunte comme il a envie.

LH Océanes : Comment travaillez-vous ?

C.C. : Tous les conteurs sont différents. Certains sont écrivains, mais moi je reste dans l’oralité. J’écris certaines parties de mes histoires seulement si j’ai besoin de garder une trace. Je raconte avant tout des émotions, des images. Par exemple, si je décris un château, je vois le château, j’en ai une image mentale. C’est comme si j’avais vécu les histoires tel un témoin anonyme de ce qui s’est passé, et j’en fais le témoignage. Les spectateurs me disent souvent : « Quand vous racontez l’histoire, on la vit ! »

LH Océanes : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le spectacle que vous avez présenté à l’hôtel Dubocage de Bléville ?

C.C. : Je suis très attachée à l’Afrique et aux Antilles, à leur histoire. J’y ai beaucoup voyagé. Pour le spectacle à l’hôtel Dubocage de Bléville, je suis partie d’un conte que j’ai créé il y a 20 ans, La Calebasse brisée. En Martinique, où j’ai découvert les séquelles de l’esclavage, ses conséquences et son injustice, j’ai entendu parler de la légende suivante : autour de la montagne Pelée, le dernier arbre à Calebasses est magique, et à chaque fois qu’un fruit se brise, une histoire s’en échappe. Cette légende m’a inspirée pour créer mon spectacle.

LH Océanes : Dans votre spectacle, quelles sont les histoires qui s’échappent de la Calebasse ?

C.C. : J’ai voulu aborder l’esclavage sans stigmatiser, voire culpabiliser le public : je ne voulais pas que les personnes se sentent mal à l’aise après le spectacle. Je parle donc de l’esclavage en l’incarnant dans des personnages, lesquels, en quelque sorte, deviennent des symboles. L’un d’eux, Kubila, un Africain qui a été capturé pour être esclave, a vraiment existé. Kubila « marronnait » régulièrement, c’est-à-dire qu’il s’échappait dans la forêt pendant 29 jours puis revenait chez son maître. Vingt-neuf jours, pas plus, car un jour supplémentaire pouvait transformer la punition de 29 coups de fouet en un châtiment encore plus cruel. Après la Révolution Française, les partisans du Roi ont fui, de nouveaux occupants sont arrivés dans les propriétés. Kubila a commencé à travailler avec l’un d’entre eux. Et l’esclavage fut aboli…

LH Océanes : Vous avez emmené les spectateurs en Martinique, mais aussi au Brésil et aux États-Unis ?

C.C. : Oui, tout à fait. Les spectateurs ont fait la connaissance de Thico Rei, le roi des esclaves, qui, au Brésil, a sauvé son peuple de l’esclavage sans verser une goutte de sang. Un autre des personnages du spectacle, c’est Big Sixteen, issu d’un conte afro américain. Un esclave très fort, qui faisait des choses incroyables pour son maître.

LH Océanes : Parlez-nous de votre lien avec ceux qui vous écoutent…

C.C. : Une histoire ne peut pas se raconter sans un public. Il arrive qu’il y ait de l’interaction, cela dépend des spectacles. Parfois, à la fin du spectacle, un grand silence s’est installé. C’est ce que je préfère. C’est bien plus fort que les applaudissements : cela veut dire que le public est encore « dedans », qu’il a besoin d’un moment pour revenir à la réalité. Ces instants-là sont précieux.

Pour voir la vidéo de Caroline Castelli, rendez-vous sur lehavre.fr ou sur la chaîne YouTube de la Ville du Havre.

À partir de 7 ans.