Culture

Esclavage : Le Havre se souvient

Les Musées d’Art et d’Histoire de la Ville du Havre mettent en ligne une sélection d’œuvres liées à la mémoire de la traite et de l’esclavage.
La Vente des nègres, 1837, estampe anonyme imprimé par Chardon jeune et Fils, 3 rue Racine à paris, Extrait de La France Maritime, 1837-1842, t. 3, p. 97, h. 19,5 cm x l. 28,5 cm, gravure sur acier, 20/06/1988, achat de la ville, Galerie l’Orange, 14-16 a

Ce 10 mai, les Musées d’Art et d’Histoire du Havre mettent en ligne une sélection d’œuvres liées à la mémoire de la traite et de l’esclavage.

Dans le cadre solennel de la 15e Journée nationale des mémoires de l’esclavage, des traites et leurs abolitions et en partenariat avec la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, les Musées d’Art et d’Histoire proposent de découvrir une sélection d’œuvres liées à cette thématique. Parmi  les plus remarquées des musées de France, les collections sont riches de plus de 150 pièces de natures diverses : peintures, dessins, estampes, objets d’art… Les 5 œuvres présentées dans le cadre d’une exposition numérique éclairent à leur manière ce pan sombre de l’histoire : un dessin à l’encre y dresse le portrait d’un serviteur ; trois estampes figurent la vente d’esclaves, le trafic négrier ainsi qu’une révolte aux Antilles ; un manuscrit signé de Louis Philippe Joseph duc d’Orléans recense des habillements destinés à ses serviteurs noirs.

L’exposition numérique est à découvrir sur les sites partenaires des Archives et des Bibliothèques du Havre.

Rendez-vous également sur le site de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage, des traites et de leurs abolitions.

Esclave et serviteurs noirs

Ces deux documents rares ont été donnés par un mécène qui contribue régulièrement à l’enrichissement des collections. Ils rappellent la présence sur le territoire français « métropolitain » de serviteurs noirs. Libres mais dépourvus de droits, « faire-valoir » exotiques, ils égaient les fêtes galantes et constituent un phénomène de mode, aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Portrait d’un serviteur noir, XVIIIe siècle, anonyme, dessin à l’encre sur papier calque ou huilé, h. 17,8 x l. 13,8 cm. 25/09/2014, Don  Didier Thiery. Inv. 2014.3.2 © Image_ F.Dugué_F.Carnuccini_IMAGE
Portrait d’un serviteur noir, XVIIIe siècle, anonyme, dessin à l’encre sur papier calque ou huilé, h. 17,8 x l. 13,8 cm. 25/09/2014, Don Didier Thiery. Inv. 2014.3.2 © Image_ F.Dugué_F.Carnuccini_IMAGE

Ce dessin anonyme, esquissé à l’encre, sur papier calque ou papier huilé, montre un jeune homme noir, visage de trois-quarts, tourné vers la droite et regardant vers le haut. Une longue boucle d’oreille en forme de larme et un turban volumineux renvoient au répertoire des attributs traditionnellement associés aux serviteurs noirs dans l’iconographie occidentale des XVIIe et XVIIIe siècle. Probable étude de détail pour une scène de groupe qui reste à identifier, ce portrait échappe au stéréotype. Les motifs anecdotiques du costume s’effacent derrière l’attention portée à la représentation du modèle, dont le visage rond, aux courbes enfantines, aux grands yeux et aux lèvres pleines apparaît clairement individualisé. La figure du serviteur noir, trop souvent considérée comme un « bibelot exotique », retrouve ici une identité et une expressivité qui en font une œuvre rare.

 

Etat des habillements à vendre de Philippe Joseph Prince français, Signé et daté, Philippe Joseph Prince d’Orléans, Paris, 1er novembre 1791, Manuscrit sur papier vergé, h. 31,2 x l. 19,9 cm. 25/09/2014, Don  Didier Thiery. Inv. 2014.3.1
Etat des habillements à vendre de Philippe Joseph Prince français, Signé et daté, Philippe Joseph Prince d’Orléans, Paris, 1er novembre 1791, Manuscrit sur papier vergé, h. 31,2 x l. 19,9 cm. 25/09/2014, Don Didier Thiery. Inv. 2014.3.1

Louis Philippe Joseph duc d’Orléans (1747-1793), arrière-petit fils du Régent fait partie des plus riches princes de France. Séduit par les idées des lumières, il contribue à la promotion des idées révolutionnaires. En 1792, il adopte un nouveau patronyme et se fait appeler Philippe Égalité. Elu à la Convention, il vote la mort de son cousin Louis XVI. Arrêté comme membre de la famille des Bourbons le 6 avril 1793 il est jugé et condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire.
Cet état - Inventaire -, daté de 1791, rappelle qu’en dépit de ses idées progressistes, le Prince s’entoure de serviteurs noirs. Leurs livrées, dont il souhaite se défaire, revêtent un aspect volontairement exotique : « sept habits et culottes de nègres » « sept vestes de drap rouge, de nègre qui etoient garnis d’une bordure de peau de tigre » afin de marquer la permanence de la différence.

Trois images de la Traite et de l'Esclavage

Trois estampes extraites de « La France Maritime » sont entrées dans les collections des Musées d’Art et d’Histoires en 1988. Cette somme encyclopédique, en quatre volumes, publiée entre 1837 et 1842, sous la direction d’Amédée Gréhan, rassemble des textes, documentaires ou littéraires, avec l’ambition de présenter un état général du sujet.
Plusieurs articles abordent les questions de la Traite, de l’Esclavage et du commerce colonial. Certains les évoquent de manière factuelle et indirecte, d’autres : abolitionnistes fervents ou, à l’inverse, partisans de l’Esclavage, affichent des convictions personnelles et contradictoires. Ces divergences profondes reflètent tant la complexité des débats politiques contemporains liés aux abolitions de l’Esclavage et de la Traite que les fortes divisions de l’opinion publique à leur sujet. La réunion, dans un même ouvrage, de textes aux positions radicalement opposées étonne. Elle montre le parti-pris de neutralité présidant à réalisation de l’ensemble : des notes additionnelles précisent que les contenus des publications, susceptibles de heurter les sensibilités de certains lecteurs, n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs.
Les trois estampes conservées par les Musées d’Art et d’Histoire illustrent bien cette dualité. Les deux premières accompagnent une série de quatre articles : « De la traite des Noirs. », publiée par Jules-Edouard Alboize de Pujol (1805-1854), dans le tome III de « La France maritime ». ». Leur auteur, historien, dramaturge et directeur du théâtre de Montmartre, y défend ouvertement et sans concessions l’abolition de l’esclavage et de la traite.

La Vente des nègres, 1837, estampe anonyme imprimé par Chardon jeune et Fils, 3 rue Racine à paris, Extrait de La France Maritime, 1837-1842, t. 3, p. 97, h. 19,5 cm x l. 28,5 cm, gravure sur acier, 20/06/1988, achat de la ville, Galerie l’Orange, 14-16 a
La Vente des nègres, 1837, estampe anonyme imprimé par Chardon jeune et Fils, 3 rue Racine à paris, Extrait de La France Maritime, 1837-1842, t. 3, p. 97, h. 19,5 cm x l. 28,5 cm, gravure sur acier, 20/06/1988, achat de la ville, Galerie l’Orange, 14-16 a

La Vente des nègres, montre une vente d’esclaves sur un marché, à l’entrée d’une citée africaine. Au centre, en arrière-plan, un esclave noir, debout, est présenté par un marchand à ses acheteurs blancs. Deux groupes d’esclaves dévêtus, sont assis, au sol de part et d’autre. Au premier plan un esclave au travail porte deux tonnelets à bout de bras.

 

« Traversée, danse des nègres », 1837, estampe imprimés par Chardon jeune et Fils, 3 rue Racine à paris, Extrait de La France Maritime, 1837-1842, t. 3, p. 178. Gravure sur acier, h. 19,5 cm x l. 28,5 cm, 20/06/1988, achat de la ville, Galerie l’Orange, 1
« Traversée, danse des nègres », 1837, estampe imprimés par Chardon jeune et Fils, 3 rue Racine à paris, Extrait de La France Maritime, 1837-1842, t. 3, p. 178. Gravure sur acier, h. 19,5 cm x l. 28,5 cm, 20/06/1988, achat de la ville, Galerie l’Orange, 1

Traversée, danse des nègres évoque une réalité souvent rapportée à propos du trafic négrier. Après environ une semaine en mer, les captifs étaient amenés sur le pont deux fois par jour, ils y étaient nourris et, souvent sous la menace du fouet, ils étaient contraints à l’exercice et forcés à danser pour éviter la perte de masse musculaire.

 

« Scène nocturne aux Antilles », 1855, estampe de Masson, extrait de Amédée Gréhan, La France Maritime, t. 3, p. 265, Gravure sur acier,  h. 19,5 cm x l. 28,5, 20/06/1988, achat de la ville, Galerie l’Orange, 14-16 av. Foch, 76600 Le Havre. Inv. MA.1988.1
« Scène nocturne aux Antilles », 1855, estampe de Masson, extrait de Amédée Gréhan, La France Maritime, t. 3, p. 265, Gravure sur acier, h. 19,5 cm x l. 28,5, 20/06/1988, achat de la ville, Galerie l’Orange, 14-16 av. Foch, 76600 Le Havre. Inv. MA.1988.1

Scène nocturne aux Antilles, illustre un épisode d’une nouvelle publiée par Louis de Maynard de Queilhe (1811-1837) dans le tome III de La France Maritime » sous le titre : « Scènes nocturnes aux Antilles ». Ce texte court, rédigé par un auteur issu de la société coloniale, reflète les préoccupations des propriétaires « békés » confrontés aux révoltes d’esclaves en Haïti et aux abolitions de la traite. Les protagonistes Noirs ou Mulâtres y sont présentés comme des figures envieuses et vindicatives, raillées, pour certaines, pour leur ambition à imiter les blancs. L’estampe associée au texte oppose la figure idéalisée de l’héroïne blanche, Virginie, soumise à la vindicte d’un  groupe d’esclave menaçant et caricatural. Elle rend bien compte des craintes et des préjugés dont le texte fait état.