Entretien
Culture

"Je suis très proche de l'humain"

La photojournaliste Catalina Martin-Chico expose à la bibliothèque universitaire une sélection issue des reportages réalisés en Colombie
La photojournaliste Catalina Martin-Chico expose à la bibliothèque universitaire une sélection issue des reportages

La photojournaliste Catalina Martin-Chico expose à la bibliothèque universitaire une sélection issue des reportages qu’elle a réalisés au cœur de la Colombie, en 2017 et 2018, autour d’un sujet rarement valorisé : la découverte de la maternité par les combattantes FARC, suite à la signature des accords de paix en 2016. Projet pour lequel la photographe a été lauréate du Prix Canon de la femme photojournaliste la même année.

  • lehavre.fr : Comment vous est venue cette idée de reportage ?

Catalina Martin-Chico : Tout est parti de l’annonce de la fin du conflit et la signature historique d’un accord de paix entre les FARC et le gouvernement colombien. Je suis franco-espagnole et je vais avoir 50 ans. J’ai « grandi » avec les FARC et cette guérilla qui a duré 53 ans, pratiquement toute ma vie.
Je ne suis pas une photographe qui documente vraiment le politique. Je suis très proche de l’humain. Et je voulais voir comment aborder cette phase de transition à la fin du conflit. J’ai alors lu un article d’El Païs qui traitait de la maternité de certaines guerrières. Je ne savais même pas qu’il y avait des combattantes FARC. Et que pour ces combattantes, le passage de la guerre à la paix, de la mort à la vie : c’était la maternité.

  • lehavre.fr : La maternité était-elle totalement absente des camps ?

C M.-C. : Les FARC avaient le droit d’avoir des relations sexuelles. Des infirmières devaient donc contrôler d’éventuelles maternités. Il y a eu des avortements, parfois tardifs. Mais aussi des accouchements cachés, suivis d’abandons. Quitter la guérilla n’était même pas envisagé, car considéré comme de la traitrise. Je voulais parler de ces femmes qui ont tout sacrifié pour les FARC. 

  • lehavre.fr : Comment s’est passée votre première prise de contact avec les FARC ?

C M.-C. : Je me suis rendue deux fois en Colombie. La première fois en mai 2017, par mes propres moyens car aucun magazine ne croyait à cette histoire. J’ai vite réalisé l’importance de ce sujet, par le nombre très élevé de femmes tombées enceintes : un véritable baby boom.
Au moment de la paix, les FARC ont été regroupés dans 26 camps de transition, le temps de rendre les armes (en juin 2017) et de retrouver une place dans la société. Je voulais commencer mon histoire sur ce moment : un temps de paix et des conditions de vies proches de la guérilla. Je savais qu’après le désarmement, ce serait différent. Il y avait déjà quelques bébés, et beaucoup de femmes enceintes.

  • lehavre.fr : Comment s’est organisée la vie dans ces camps après le dépôt des armes ?

C M.-C. : Je suis retournée en Colombie huit mois plus tard. Les camps existaient toujours, mais avaient changé de nom pour valoriser l’idée de la réinsertion. Il n’y avait plus d’uniformes, plus d’armes, plus de tentes. Mais des constructions massives de petites maisons, sur des rangées entières, des serres de culture, un restaurant. Ce ne sont plus des camps mais des petits villages. Si la moitié des FARC a quitté les camps pour retrouver leurs familles, d’autres sont restés et ont été rejoints par leurs proches. Mon travail photographique aborde ces diverses possibilités.

  • lehavre.fr : Avez-vous rencontré des difficultés au sein de ces camps ?

C M.-C. : C’était très important pour moi de documenter ce sujet à partir de ceux qui font la base de la guérilla. Je n’ai pas rencontré de politiques, de personnalités, et cela ne m’a pas été imposé. Cela ne m’intéresse pas, je ne suis pas journaliste écrit. Je fais de l’image. Et je voulais raconter ce quotidien d’anciens FARC en étant au plus proche d’une certaine réalité, afin de la comprendre.
Au sein des camps, c’était à moi de m’intégrer, de m’immiscer dans la vie de ces femmes FARC. Je me suis faite invisible pour créer de la confiance. J’ai vécu comme elles, dans leurs tentes, dans leurs lits. Très peu de journaliste ou photographe le font. Je l’ai vécu comme un luxe, un moment privilégié. J’ai ainsi commencé à tisser des liens particuliers avec certaines d’entre-elles. Les contacts ont subsisté après mon départ. Et subsistent toujours aujourd’hui, très régulièrement.

Catalina Martin-Chico, finaliste !
Le 20 février, Catalina Martin-Chico a été sélectionnée pour faire partie des six finalistes de la "Photo de l'année" du World Press Photo, l'un des plus prestigieux prix internationaux, pour la photo n°2 de l'album en haut à gauche de l'article, présentée dans l'exposition "Colombie (re)naître"

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