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Entretien
Culture

"Oser devenir pleinement ce que l'on est"

Le Havrais Théophile Alexandre remonte sur la scène du Volcan avec sa création ADN Baroque
Théophile Alexandre, chanteur, danseur, artiste associé de la Compagnie Lyrique & Chorégraphique Up to the moon

34 ans à peine et déjà une quinzaine d’années de carrière aux côtés des plus grands. Havrais, Théophile Alexandre, revient le 13 octobre sur sa terre natale pour interpréter sa première création ADN Baroque. Un spectacle, mêlant art vocal et danse, qui ouvrira la saison musicale du Volcan, scène qui l’a vu naître.

  • Première représentation de la première création de votre Compagnie Lyrique & Chorégraphique Up to the moon, quels sentiments vous animent ?

Théophile Alexandre : La fierté, l’envie, l’excitation et la peur. Le tout mélangé. Beaucoup de reconnaissance aussi, car Jean-François Driant est le premier directeur de salle à nous faire confiance pour présenter ce projet atypique, hybride, entremêlant chant et danse. Révéler ma première création sur le plateau du Volcan, 15 ans après y avoir mes tous premiers pas de chanteur lyrique et danseur, est aussi émouvant que porteur de sens.

  • Comment est née votre création ?

T.A. : ADN Baroque est né de la volonté de présenter une double relecture contemporaine de ce qu’est l’ADN du baroque : l’art vocal et la danse, avec un parti-pris musical de déshabiller le baroque en piano-voix, pour faire ressortir toute la modernité de son ADN mélodique, et d’incarner le mouvement perpétuel de son écriture par une mise en mouvement contemporaine. ADN Baroque parle au fond de l’ADN de l’Homme. 21 tableaux comme 21 des émotions les plus fortes que l’on traverse dans une vie, dérivant de nos déchirements entre corps et âme, entre le divin et l’animal que l’on porte en nous.

  • Qu’est-ce qui ont guidé vos choix de compositeurs et d’œuvres musicales ?

T.A. : Nous avons beaucoup travaillé à une setlist riche, entre ré-interprétations de chefs-d’œuvre connus et perles rares, voire inédites, à faire découvrir ou (re)rédouvrir en piano-voix au public. Nous avons également voulu une setlist cohérente, en reliant tous ces compositeurs majeurs par le parti-pris du mode mineur, qui est le mode le plus bouleversant et proche de l’émotionnel de l’homme.
Chaque morceau représente une émotion forte et particulière, de sorte qu’une fois tous réunis, nous puissions emmener les spectateurs dans un vrai voyage au cœur de l’ADN émotionnel des hommes et femmes que nous sommes aujourd’hui.

  • Créer fut aussi des rencontres. Quel a été le chemin de vos collaborations ?

T.A. : J’ai débuté ma carrière de danseur dans la compagnie de Jean-Claude Galotta et défendu ses créations originales dans le monde entier pendant 5 ans, avant de l’assister dans sa création. Faire appel à lui pour ce projet était une évidence, au-delà du lien émotionnel qui nous lie. Sa danse est construite en contrastes, comme le baroque, entre corps tendus vers le ciel et ancrages dans le sol, de sorte qu’elle permet une relecture du baroque fidèle, tout en étant résolument contemporaine.
La rencontre avec Guillaume Vincent (révélation Adami et Victoire de la Musique) a été immédiate, par son talent, sa liberté et son audace qui emmenaient tout de suite le projet musical au plus haut ; fidèle au cadre baroque, mais libre et créative dans sa relecture contemporaine. Il y a eu cette compréhension intuitive l’un de l’autre permettant de créer un vrai duo.

  • C’est rare qu’un artiste mêle danse et chant seul sur scène. Comment avez-vous rencontré les deux arts ?

T.A. : Petit, trois icônes me fascinaient : Callas, Noureev et Klaus Nomi, autant pour la grandeur, l’exigence et l’audace de leurs choix artistiques que pour leurs parcours humains singuliers, chaotiques parfois, mais absolus, toujours. Très tôt, j’ai chanté dans ma chambre leurs plus grands airs, tout en dansant. Puis il y a eu le choc à l’adolescence du film Farinelli, la découverte de cette voix de castrat comme un chant irréel venu des cieux, mêlé aux troubles et aux émois du corps que ce film portait, comme la danse que cette époque baroque liait intimement à la musique. Tout était réuni, cohérent, inspirant, et mon bac en poche, j’ai passé le concours du Conservatoire National Supérieur Musique et Danse de Lyon dans les deux disciplines, et eu la chance d’être retenu dans les deux pour apprendre à en faire mon métier.

  • Quelques mots sur votre compagnie Up to the moon et la direction artistique qu’elle défend…

T.A. : Up to the Moon est une vraie maison artistique dont le parti-pris est de créer un nouveau pont des arts, un lieu de rencontre exigeant, audacieux, bienveillant entre plusieurs disciplines artistiques et artistes, où chacun peut s’exprimer pleinement et s’enrichir au contact des autres. Avec notre directeur artistique, Emmanuel Greze-Masurel, nous travaillons à créer des spectacles comme des rencontres, des ponts plutôt que des murs, pour (ré)enchanter tous les publics, autant avertis qu’élargis, par des expériences différentes, innovantes, hybrides. Nous avons à cœur d’amener du sens, pour que chaque personne qui voit nos spectacles vive évidemment un moment fort, musical et chorégraphique, mais surtout reparte avec un petit supplément de réflexion sur le sens de nos vies en tant qu’humains. Pour que ces spectacles puissent, dans une humble mesure, pousser chacun et chacune à construire son propre chemin vers le bonheur.

  • La compagnie est soutenue par Le Volcan et subventionnée par la Ville du Havre…

T.A. : Nous avons une grande chance que Jean-François Driant – directeur du Volcan – et Sandrine Dunoyer – adjoint au maire, chargée de la culture – nous ouvrent leur porte et nous tendent la main. Nous leur sommes infiniment reconnaissants car sans eux, sans le Département de la Seine-Maritime également et peut-être la Région Normandie à venir, on l’espère, ce projet n’existerait pas. Or, c’est bel et bien à la genèse que les compagnies ont le plus besoin d’être aidées, encouragées et accompagnées.

  • Le budget de création du spectacle est estimé à 60 000 €, celui de l’enregistrement de l’album à 20 000 €, vous faites appel aux mécènes pour financer cela, particulier ou entreprise. Quel est votre regard sur le sujet ? Le financement de la culture et de la création…

T.A. : Le financement est un des nerfs de la guerre, avec l’originalité de la proposition artistique et la programmation des théâtres. Nous avons la chance, en France, que la culture soit subventionnée et permette aux jeunes compagnies de démarrer. Notre directeur artistique, Emmanuel Greze-Masurel, qui vient de l’entreprise ( ancien Directeur Marketing Monde des parfums Lancôme, chez L’Oréal), a dès le départ voulu associer les mécènes, particuliers, entreprises et fondations, pour  travailler aux conditions rapides de notre autonomie et ainsi s’assurer une réelle liberté artistique.
La plus grande difficulté reste la programmation. Peu de directeurs de salles prennent le temps d’écoute de nouveaux projets. Nous recevons des accusés de réception de nos emails et voyons que nos propositions partent souvent à la poubelle sans même être lues, au motif qu’ils reçoivent trop de propositions. C’est pourtant une chance et un signe de fertilité créative incroyable. De même, il est quasi-impossible de fixer des rendez-vous téléphoniques ou les rencontrer. Motif, trop occupés. Pour un artiste porteur d’un projet, c’est une expérience violente à vivre, et choquante dans le fond car cela favorise la programmation d’artistes déjà connus. Une pratique qui va à l’encontre du principe du subventionnement public qui est de défendre la création et parier sur de nouvelles compagnies. Jean-François Driant, directeur du Volcan, a eu lui cette écoute, cette audace et cette intégrité. Dans son sillage, d’autres grandes salles nous font progressivement confiance pour une grande tournée en 2018/19, qui suivra la sortie du CD ADN Baroque au printemps 2018.

  • Vous participerez également à l’une des rencontres des Lundis de l’Université Populaire, on imagine que votre agenda d’artiste est bien rempli, sans parler de votre travail quotidien, mais en quoi est-ce important pour un artiste de participer à de telles conférences ? Quel rôle, quelle implication de l’artiste dans la médiation ?

T.A. : Transmettre. Je vis mon métier comme une transmission, à tous niveaux : transmettre du plaisir aux spectateurs, quand ils viennent à mes spectacles, comme leur transmettre du sens, comme un partage d’expériences humain à humain, avec l’espoir que ce partage fasse grandir. Mais transmettre ne se fait pas qu’en salles car trop peu de gens osent encore pousser les portes des théâtres, opéras ou scènes nationales. Donc comme certaines personnes me font la grâce de venir jusqu’à moi, j’estime qu’il est de mon devoir en retour d’aller jusqu’à elles, dans leurs lieux de vie, d’apprentissage, de partage, comme au Lycée François 1er, où j’interviens régulièrement auprès des lycéens pour partager avec eux mes expériences comme les leurs, au Conservatoire ou à l’Université populaire. L’idée est là encore de créer des ponts entre les gens, de s’élever par le partage et l’échange, pour qu’au final les choix de chacun puissent se faire de la façon la plus éclairée qui soit. Et c’est sans doute cela la vraie liberté… « On sème tous », comme le dit si bien la maxime du Volcan cette saison !

  • D’ailleurs, quel sera le thème de votre intervention ?

T.A. : De démystifier l’ADN du Baroque, de partager de façon simple comment, sous les fastes, les dorures et les apparats d’époque, le baroque est avant tout un conte sur l’humain : un mouvement qui a compris l’homme comme aucun autre, dans toute notre complexité, dans tous nos contrastes et nos paradoxes… C’est inscrit dans l’origine même du mot Barocco, qui en portugais signifie la perle irrégulière, et qui dit dans le fond que nous sommes des êtres parfaitement imparfaits,  avec cette très belle idée que c’est par l’ombre de nos failles que peut passer la lumière intérieure de chacun. Et ça, au-delà des siècles, c’est pour moi un message fondamental, aussi intemporel qu’universel.

Les Lundis de l’Université Populaire – ADN Baroque ; (re)découvrir le baroque autrement
Rendez-vous donc lundi 9 octobre à 18 h 30 à l’Université du Havre – UFR Lettres et Sciences Humaines – Amphi A5 Jules Durand

  • Une quinzaine d’années passées sur les plus belles scènes mondiales, aux côtés des plus prestigieux chefs d’orchestre et chorégraphes. Avec recul, de quoi êtes-vous le plus fier ?

T.A. : J’ai eu la chance dès le début qu’à un an d’intervalle Jean-Claude Gallotta m’engage dans sa compagnie et que Jean-Claude Malgoire me confie le 1er rôle d’Orlando de Haendel. De là ont découlé de merveilleuses rencontres artistiques, dans chacune des disciplines, qui m’ont fait grandir comme interprète. Mais étonnamment, on m’a beaucoup poussé à choisir l’un ou l’autre, à rentrer dans une case plutôt qu’encourager à cultiver ces deux arts. Ma plus grande fierté est de m’être resté fidèle et d’avoir acquis la maturité pour assumer de lier les deux, en quittant le statut d’interprète pour proposer en tant qu’artiste une vraie vision qui n’oppose pas le chant à la danse, mais au contraire les réunit.

  • Vos plus beaux souvenirs sur scène…

T.A. : Petit, quand la scène était encore le salon ou le jardin de mes parents, où je créais mes spectacles, en académique violet et petites oreilles en serre-tête.
Après, l’Opéra de Versailles et pouvoir se poser un temps dans la loge de Louis XIV, seul. Magique ! Mais aussi un Apollon de Mozart que je jouais à la Philharmonie de Paris, ou encore dans un tout autre registre, Les Chevaliers de la Table Ronde,  l’Opéra Bouffe d’Hervé, à la Fenice de Venise, où je chantai et dansai Lancelot du Lac, avec cette chance immense d’être mis en scène par Pierre-André Weitz, un homme talentueux qui me fait aujourd’hui l’honneur de signer la scénographie d’ADN Baroque.

  • Que vous souhaitez pour la suite de votre carrière ?

T.A. : Ma philosophie de vie : à chaque jour suffit son bonheur. Une façon de goûter l’instant présent, avec la volonté de voir, chaque jour, le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Je vis pleinement l’accomplissement et l’épanouissement de ma première création. Quatre autres sont déjà prêtes dans nos têtes, pour écrire la suite… Continuer de me réaliser, dans toute ma singularité, en tant qu’artiste et en tant qu’homme. Espérer enfin qu’ADN Baroque puisse inspirer chaque vilain petit canard, chaque tête qui dépasse, chaque perle irrégulière, pour rester baroque, à oser devenir pleinement ce qu’il est.

 

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