Entretien
Un Été au Havre

"Relire l'architecture des cheminées par une créature en mouvement"

Un Été Au Havre - Antoine Schmitt, artiste créateur, s'approprie les cheminées EDF avec La Sprite
Un Été Au Havre - Antoine Schmitt, artiste créateur de La Sprite

Sur les cheminées de la centrale thermique EDF, emblématiques de l’architecture industrielle havraise, Antoine Schmitt a logé La Sprite, une créature artificielle au mode de vie nocturne.

  • lehavre.fr : Antoine Schmitt, vous avez suivi une formation d’ingénieur-programmateur, et travaillé notamment pour une société de Steve Jobs en Californie. Comment est née votre vocation artistique ?

Antoine Schmitt : J'ai rencontré le monde de l'art vers la trentaine, à travers des relations personnelles, un peu par hasard, mais le hasard n'existe pas n'est-ce pas ? Cette rencontre avec l'art m'a ouvert une porte de liberté qui me manquait dans le monde scientifique dans lequel j'évoluais, et dans lequel je commençais à me sentir très frustré. J'ai plongé dans ce nouvel univers, j'ai beaucoup vu et lu. Puis, comme je suis quelqu'un du "faire", j'ai décidé de devenir artiste.

  • lehavre.fr : Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, comment définissez-vous votre art ?

A.S. : J'explore les causes et les formes du mouvement. Le "pourquoi ça bouge, comme cela?". Je m'intéresse aux mouvements du monde réel, abstrait ou imaginaire, aux situations délicates, aux mouvements mystérieux. Pour les explorer, je les reproduis à l'aide de processus programmés, au sein d'objets, d'installations ou de performances. Formellement, ce sont des œuvres minimales et abstraites.

  • lehavre.fr : Comment avez-vous appréhendé les cheminées de la centrale thermique EDF, sur lesquelles vous installez votre création pour Un Eté Au Havre ? Le fait que le dispositif LED soit préexistant a-t-il contraint ou stimulé votre travail ?

A.S. : J'aime créer dans la contrainte, je la trouve très stimulante, à la fois dans le concept et dans la forme. La liberté de manière générale se nourrit de ses limites. Ici, j'ai été frappé par la présence nocturne de ces deux cheminées, visibles de toute la ville et jusque de l'autre côté de l'estuaire : gigantesques, elles sont plantées dans le sol et leur sommet disparaît dans le ciel. On ressent une conjonction d'énergies, celle de l'industrie électrique, celle du ciel et celle de l'eau omniprésente, le fleuve et la mer. J'avais envie dès le départ d'habiter et de relire l'architecture des cheminées par une créature en mouvement. Ces éléments industriels et naturels m'ont amené aux créatures surnaturelles qui se nourrissent de multiples forces invisibles.

  • lehavre.fr : A quoi renvoie le nom anglais La Sprite ?

A.S. : Le mot sprite, qui est de même racine que spirit et esprit, désigne dans le folklore traditionnel une créature surnaturelle liée à l'eau et à l'air. Par ailleurs, c'est aussi un phénomène lumineux transitoire de très grande taille (50 km de large) qui se produit dans la haute atmosphère. Enfin, en informatique, il désigne un élément graphique (comme un personnage de jeu vidéo) qui est déplacé par le programme. C'est un mot qui se trouve au croisement de la technique, des forces de la nature et du surnaturel, et La Sprite relie ces trois mondes.

  • lehavre.fr : Comment La Sprite interagit-elle avec son environnement ? Faites-vous un lien entre le mouvement, auquel vous attaché une grande importance dans votre travail, et la nature ?

A.S. : La nature informatique de La Sprite lui permet de se connecter aux capteurs électroniques de la région et de "sentir" la météo, en particulier le vent et la pluie. Ceux-ci influencent sur son énergie intérieure qui se révèle par son comportement : énervé ou alangui, fragile ou dynamique, légère ou lourde… et par sa couleur. La Sprite est sensible à l'air et l'eau.

  • lehavre.fr : Vous avez travaillé avec des artistes de la danse, du cinéma, de la musique…Quels sont vos nouveaux projets ?

A.S. : Le spectacle Myselves que je viens de finir en collaboration avec le chorégraphe Jean-Marc Matos et la danseuse Marianne Masson commence sa tournée : il met en œuvre une relation entre une humaine et ses "moi" multiples, incarnés dans une créature autonome. Je développe également, avec la performeuse Hortense Gauthier, une ligne de recherche nommée CliMax, qui questionne le plaisir comme moteur de vie et ouvre sur la relation à l'altérité, à ce qui est autre; par le désir.

La Sprite, Antoine Schmitt. Cheminées de la centrale thermique EDF, illumination nocturne visible à distance tous les jours du 29 juin au 22 septembre.

Pour aller plus loin