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"Tout s'écroulait au-dessus de nous"

A l'occasion du 75e anniversaire de la Libération, Henriette Leprovost, ancienne équipière nationale, témoigne
A l'occasion du 75e anniversaire de la Libération, Henriette Leprovost, ancienne équipière nationale, témoigne

À 92 ans, Henriette Leprovost n’a rien oublié des années de guerre qu’elle a vécue en tant qu’équipière nationale. Engagée à 17 ans pour secourir au mieux la population, elle se souvient, 75 ans après, de sa dernière bataille de Normandie. Celle de la mort de ses parents, celle de la destruction du Havre, celle de la libération.

  • lehavre.fr : Quel âge aviez-vous quand la guerre s’est déclarée ?

Henriette Leprovost : En 1939, quand la guerre a commencé, j’avais 12 ans. On habitait à Sainte-Adresse avec mes parents, ma sœur et mes deux frères. Eux, ont été évacués à la campagne parce qu’ils étaient très jeunes. C’était obligatoire. Je venais de passer mon certificat d’études à l’école communale de Sainte-Adresse puis je suis ensuite entrée au collège moderne au Havre. En 1940, on a été évacué deux mois à Espelette puis on est rentré. Les vacances ont été courtes et j’ai vite repris mes études.

  • lehavre.fr : Comment êtes-vous devenue équipière nationale ?

H.L. : Un jour de l’année 1943, Henriette Pesle qui était la cheftaine des Équipes nationales, est venue au collège pour expliquer en quoi cela consistait. Elle voulait recruter des jeunes pour aider les sinistrés quand il y avait des bombardements. Moi, fonceuse, j’étais partante, mais il fallait l’autorisation de mes parents et j’avais bien peur que mon père dise non. À ma grande surprise, il n’a pas refusé. Je suis donc devenue équipière, la seule de ma classe.

  • lehavre.fr : En quoi consistait votre mission ?

H.L. : Au départ, j’ai appris un peu de secourisme. On nous a appris à faire des pansements et à faire du brancardage pour pouvoir être utiles si des bombardements avaient lieu. En général, on m’appelait au collège ou si j’étais chez moi, on venait me chercher. On allait au poste de commandement (PC) des Équipiers nationaux, qui se trouvait rue Maréchal Gallieni. Nos missions consistaient souvent à aider les sinistrés à débarrasser leur maison quand il y avait quelque chose à récupérer. On faisait ce que j’appelle de la voiture à bras parce qu’il n’y avait pas de voiture pour transporter les objets.

  • lehavre.fr : Quel est le moment le plus marquant pour vous ?

H.L. : Le 5 juin 1944, la veille du débarquement, une bombe est tombée sur la maison de mes parents et tout le monde a été tué : mon père, ma mère et ma sœur. Ce n’était pas un bombardement. C’était certainement un avion anglais qui devait être en reconnaissance sur la côte. Il a été touché par l’armée allemande et il a lâché les trois bombes à son bord. À ce moment-là, j’étais arrivée au collège. Comme l’alerte durait, on nous avait mis dans la cave. Alors quand on est venue me chercher, je pensais que c’était parce que j’étais une équipière. Mais c’était pour me dire qu’une bombe était tombée sur ma maison. C’est ma tante qui m’a recueillie, chez elle, à la Mare au Clerc. Le débarquement du 6 juin 1944 m’a complétement échappé, j’étais anéantie par la mort de mes parents.

  • lehavre.fr : Allez-vous participer aux commémorations cette année ?

H.L. : Cette année, nous faisons notre commémoration comme d’habitude devant la stèle de l’avenue Foch en souvenir des Équipiers nationaux du Havre. Mais depuis la mort de notre président, Jacques Lecerf, nous avons dû dissoudre notre amicale des Équipiers nationaux dont j’étais la trésorière. Maintenant, nous existons au sein de Mémoire et Patrimoine qui s’est engagée chaque année à commémorer le 5 septembre les Équipes nationales.

Les bombardements du 5 septembre 1944, par Henriette Leprovost
« Le 5 septembre 1944, quand la ville a été rasée, j’étais sous l’hôtel Guillaume Tell (ndlr : actuellement le Bistrot parisien) avec les autres. On venait de changer de PC qui était rue Maréchal Gallieni pour s’installer dans l’immeuble du Guillaume Tell. C’était notre première réunion d’équipières. Ce soir-là, les avions ont lâché les fusées de fumées rouges qui quadrillaient l’espace qui allait être bombardé. Depuis le débarquement de juin, il n’y avait plus de sirènes au Havre, c’était une alerte permanente. On nous a alors fait descendre à la cave. Je me suis dit : « Il y a trois mois, c’était mes parents. Aujourd’hui, c’est mon tour. » On se rendait bien compte que tout s’écroulait au-dessus de nous. Moi, j’étais assise sur une chaise et j’avais une camarade de chaque côté plus une sur mes genoux. Lorsqu’une bombe est tombée dans l’escalier qui mené à la cave, on a fait un vol ! Il n’y avait plus de chaise, il n’y avait plus rien, tout le monde était en vrac. Je n’ai heureusement pas été blessée contrairement à d’autres. Ce sont les équipiers, un étage en-dessous de nous, qui ont évacué les civils. Ils nous ont sortis de là. Mais c’est aussi ce qui les a tués. Parce que tout a fini par s’écrouler et ils sont restés dessous.
En sortant, je n’ai vu que des ruines. Je ne sais pas par où je suis passée mais j’ai retrouvé la rue d’Ingouville accompagnée par un équipier. J’ai rencontré un étudiant qui m’a dit : « je vais voir la maison de mes parents et je te ramène chez toi ». Je lui ai répondu : « Tu sais, je crois qu’il n’y a plus rien à voir. » Deux jours après, j’ai eu un contrecoup et je suis tombée malade. On m’a alors amené au tunnel Jenner. C’est là qu’il y avait les hôpitaux français et allemand. On a pu rentrer, car j’étais une équipière qui avait été ensevelie sous le Guillaume Tell. Mais c’est dans l’hôpital allemand que je me suis faite soigner, car l’hôpital français était plein. J’étais avec un homme de la défense passive (Ndlr : organisation en charge de la protection des civils) et je lui ai dit : « Surtout, ne me quittez pas, j’ai peur que les Allemands me tuent ». Mais quand je me suis réveillée le lendemain, ils m’avaient soignée et ils m’avaient même mis des chocolats sous mon oreiller. Comme quoi il y a des bons partout. Quand je suis ressorti de là, Le Havre était libéré. »