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Une heure avec Boualem Sansal, lauréat du Grand Prix de l'Académie Française 2015

Festival littéraire Le Goût des Autres 2016
Une heure avec Boualem Sansal, lauréat du Grand Prix de l'Académie Française 2015

Boualem Sansal, lauréat du Grand Prix de l'Académie Française 2015 pour 2084, est présent au festival littéraire Le Goût des Autres, dimanche 24 janvier à 18 h à l'Idolize Mirrors. Entretien.

  • lehavre.fr : Que diriez-vous pour inviter le public à lire 2084 ?

Boualem Sansal : Quand je veux faire simple, je dis : 2084, c’est 1984 - pour ceux qui ont lu l’œuvre de George Orwell -, dans un univers religieux, qui ressemblerait beaucoup à l’univers islamique, musulman ou islamiste d’aujourd’hui. L’histoire est celle de toute la planète, gouvernée par un système totalitaire religieux, islamiste probablement, même si ce n’est jamais mentionné dans le roman. On parle d’un dieu qui s’appelle Yölah, d’un prophète qui s’appelle Abi… Le lecteur comprend dès la première page qu’on parle d’islamisme, mais la scène se situe dans un futur lointain, les choses étant amenées à évoluer.

Dans cet univers, il y a un héros, un personnage qui serait le pendant du héros de 1984 de George Orwell, Wilson Smith. C’est un simple citoyen – Ati - qui ressent d’un coup tout le poids de la dictature, de l’absurdité de ce système. A partir de là commence une sorte de quête. Comme il est né dans la dictature et qu’il ne connait que la dictature, il faut qu’il donne un sens à des mots nouveaux qu’il ne connait pas, comme le mot « liberté », le mot « amour »...

  • lehavre.fr : La comparaison avec 1984 était une intention dès le départ ?

B.S. : J’ai lu 1984 dans les années 70. L’Algérie venait d’accéder à l’indépendance. Une dictature militaro-policière très dure s’est installée dans ce pays. Petit à petit, elle a évolué vers un système totalitaire : le contrôle de tout, du pays, des gens, de leur esprit. Elle a commencé à tout modifier en eux, la culture, la langue… En lisant 1984, je comprenais un peu ce qui se passait dans mon pays. Il y avait la théorie et la pratique.  Mais à un moment donné, 1984 ne m’expliquait plus rien car le système militaro-policier est devenu un système religieux : l’expansion de l’Islam qui devient l’islamisme et qui commence à conquérir la société. Qui impose des choses incompréhensibles pour un esprit rationnel.

En lisant Orwell, je m’étais dit qu’il devenait urgent que quelqu’un écrive quelque chose comme ça. Mais dans un univers religieux, qui s’appellerait peut être 2084…

  • lehavre.fr : Vous aviez donc déjà en tête l’écriture de ce bouquin il y a 40 ans ?

B.S. : A l’origine, je pensais que cela existait. J’ai cherché ce livre. Il y en avait beaucoup dans la veine de George Orwell, comme Le Meilleur des Mondes (Aldous Huxley), mais un livre qui situe cela dans un cadre religieux, cela n’existait pas.

Je n’étais pas écrivain à  l’époque, je n’y pensais même pas. Il n’y avait pas urgence au début, difficile de se projeter sur plusieurs décennies pour imaginer le pire… Mais dans mon pays, l’Algérie, ça a été très vite. Les années 70 ont marqué les tous débuts de l’islamisme. Et puis, ça s’est aggravé...

Expliquer le fonctionnent de ces systèmes est devenu urgent. A l’époque, on ne savait même pas ce que signifiait islamisme. C’est un univers ténébreux, mystérieux.

Je me suis mis à étudier, d’abord le Coran, et puis plus loin, avec l’histoire de l’islam, du monde arabe, et à m’interroger sur ce qu’est le salafisme, ce qu’est le djihad, etc. A un moment donné, j’en savais assez pour me mettre à écrire. J’ai commencé à écrire en 96/98. J’ai intégré tout cela dans mes réflexions, dans tous mes romans. Et puis j’ai écrit un essai : Gouverner au nom d’Allah, qui est une description du passé, depuis le prophète jusqu’à aujourd’hui. Je me suis alors demandé comment cela allait évoluer ? Quelles sont les perspectives ? Je me suis souvenu que, des années auparavant, je m’étais demandé qui un jour nous écrirait 2084. Et je me suis dit : si personne ne l’a fait, fais-le !

  • lehavre.fr : Comment le public perçoit votre ouvrage ?

B.S. : Il y a toute la gamme. Il y a les pessimistes qui pensent qu’on y est déjà, que c’est inévitable, qui pensent que l’Occident est trop faible, qu’il est permissif. Qu’il ne peut pas se défendre contre l’islamisme. Il y a des degrés divers, certains imaginent vraiment Abistan tel que je le décris, et d’autres imaginent que cela va toucher certains pays comme la France, la Belgique, l’Allemagne ou l’Angleterre où il existe des communautés musulmanes importantes.

Certains disent « ce n’est pas grave, c’est une alerte, il faut se préparer pour éviter cela, il faut agir ».

En tout cas, 2084 provoque des débats, des débats énormes partout. Il y a des traductions pour une trentaine de pays, même en Chine, en Corée du Sud. C’est dire si ce livre interpelle ! Tout le monde voit bien depuis une vingtaine d’année que l’Islam et l’islamisme dominent les débats, partout dans le monde.

  • lehavre.fr : Etes-vous surpris de la traduction de 2084 dans autant de langues ?

B.S. : Non, cela ne me surprends pas parce que je sais que ces questions préoccupent tout le monde. Depuis une trentaine d’année, l’islamisme, qui était à l’origine cantonné à un seul pays, l’Afghanistan, a depuis touché l’Algérie, le monde arabe, le Soudan, le Mali, la Syrie, l’Irak… En Europe, avec les attentats, les phénomènes de rejets sont partout. C’est devenu le sujet numéro 1 à l’échelle du monde.

  • lehavre.fr : Est-ce ce rapport à l’actualité qui fait que vous avez obtenu le prix de l’Académie Française ?

B.S. : On peut penser cela, mais je crois que l’Académie Française juge un livre d’après ses qualités littéraires. L’Académie Française me connait bien ! Déjà l’année passée, elle m’avait décerné le Grand Prix de la Francophonie. Je pense que l’aspect littéraire a compté pour eux, mais il ne faut pas négliger l’aspect actualité.

  • lehavre.fr : Vous êtes très attaché à la langue française et à sa diffusion…

B.S. :"Tout simplement parce que la langue française, c’est ma langue. Quand je suis né, l’Algérie était française, c’était pour moi une langue maternelle. J’ai toujours vécu là-dedans. Jusqu’à aujourd’hui, c’est encore la langue dominante en Algérie. C’est la langue de l’administration, de l’enseignement supérieur, c’est la langue de communication.

Au-delà de ça, cette langue, c’est aussi l’ouverture sur le monde. L’arabe est une langue de communication dans un univers fermé, celui du monde arabe. On ne peut pas être en communication avec le reste du monde avec la langue arabe. En Europe, aux Etats-Unis, on ne parle pas arabe. On n’a pas accès à la littérature mondiale, ni à la science mondiale. Si on veut être à l’écoute du monde et accéder au savoir, on a besoin de langues comme le français, l’anglais, l’allemand…

  • lehavre.fr : Quelles pourraient être vos références littéraires ?

B.S. : Ce serait une liste absolument interminable ! Toute la littérature mondiale !

  • lehavre.fr : Peut-être le premier livre qui vous a marqué ?

B.S. : Le premier, c’était un de mes voisins, qui s’appelait Albert Camus. Ses ouvrages ont été mes premières lectures. La grande littérature française évidemment que j’ai « avalée » durant mes études. A l’école primaire, on récitait Monsieur de La Fontaine et puis au lycée avec la littérature classique, depuis Ronsard jusqu’à la littérature contemporaine.

A l’âge adulte, on prospecte, on cherche un peu ailleurs, il y a eu la période russe, la période américaine, la période sud-américaine… On navigue, c’est un océan la littérature ! On part d’un port et ensuite on navigue...

  • lehavre.fr : Vous avez fait l’objet de censure en Algérie pour Le Village de l’Allemand. C’est également le cas pour 2084 ?

B.S. : C’est très étonnant, mais il se vend ! Je suis le premier surpris, je n’ai pas d’explication. Je pensais que ce livre serait immédiatement censuré. Dès septembre 2015 il a été mis dans les rayons des librairies. La situation en Algérie est en ce moment tellement difficile, que les gens regardent ailleurs…

  • lehavre.fr : Le thème du festival Le Goût des autres 2016 est l’altérité, l’amitié. Quelle serait votre définition de l’altérité ?

B.S. : C’est la vie ! Aucun homme ne vit seul sur une île déserte, donc l’altérité, c’est la vie ! Tout simplement, déclinée de 1001 façons, les bonnes, les mauvaises, les merveilleuses et les terrifiantes !