Entretien
Education

« Lire long et comprendre sont indissociables »

Alain Bentolila, linguiste, créateur de la machine à lire
Alain Bentolila, linguiste, créateur de la machine à lire

La Ville du Havre, l’Education Nationale et le Centre International de Formation et d'Outils à Destination des Maîtres (CIFODEM- Université Paris Descartes) collaborent pour développer sur le territoire havrais une application d’aide à la lecture : la machine à lire. Alain Bentolila, linguiste et président du CIFODEM, est à l’origine de ce concept. Rencontre.

  • lehavre.fr : Comment est née l’idée de la machine à lire?

Alain Bentolila : Depuis 2010, des recherches mettent en évidence l’un des soucis principaux en matière de lecture : le manque d’entraînement. En effet, un grand nombre de lecteurs sont incapables de dépasser un certain seuil de lecture de texte, quelques dizaines de lignes pour certains, une page pour d’autres. Ces lecteurs en difficulté, les « peu-lecteurs », ont une « phobie de la distance », une anxiété face au livre. Le déchiffrage oral leur coûte : non seulement, ils s’épuisent rapidement, mais en plus ils n’ont plus d’énergie à investir la compréhension. Or, lire long et comprendre sont indissociables.

  • lehavre.fr : Pour aider les « peu-lecteurs », vous proposez une pédagogie de l’endurance. De quoi s’agit-il ?

A.B. : Quand j’étais petit, je souffrais de crises d’asthme. Un médecin de famille m’a dit : « Je vais te sortir de là ». Il m’a donné rendez-vous sur un stade pour courir. J’avais du mal à le croire compte tenu de mes difficultés. On a marché 100-150 mètres, et c’était pénible. Ensuite, on a couru et je ne pouvais plus respirer. Jour après jour, nous avons alterné la marche avec un peu plus de course. Cette expérience m’a donné l’idée du principe même de la machine à lire : l’écoute correspond à la marche, et la lecture, à la course.

  • lehavre.fr : Concrètement, comment fonctionne la machine à lire ?

A.B. : C’est une application gratuite qui propose, pour un texte donné, d’alterner lecture active et écoute. L’objectif est d’améliorer l’endurance du lecteur en le « tirant » vers une lecture de plus en plus longue et autonome. Le lecteur décide lui-même de son rythme. Au Havre, la machine à lire est mise à disposition en support, en tant que ressource pédagogique des enseignants de CM2. Son utilisation est encadrée – en milieu scolaire, par des enseignants sur la base du volontariat. Par ailleurs, avec mon équipe du CIFODEM, nous assurons un suivi des expérimentations avec les équipes administratives et pédagogiques. La machine à lire, c’est un peu une grosse machine à taille humaine !

  • lehavre.fr : Du principe de la machine à lire, est née la machine à comprendre, expérimentée aujourd’hui dans des écoles placées en réseau d'éducation prioritaire.

A.B. : La machine à comprendre s’appuie sur le même concept, et s’adresse aux CP et CE1. Les phrases d’un même texte sont adaptées selon le niveau du lecteur. Par exemple, certaines descriptions sont supprimées pour faciliter la lecture. L’enfant s’enregistre, se réécoute, et se corrige. A la fin, sa voix va couvrir la totalité du texte. C’est très valorisant pour lui. Une lecture correcte n’est pas synonyme de compréhension, le travail individuel est ponctué des ateliers de compréhension avec l’enseignant. Le but est d’apprendre aux enfants à concilier le respect du texte et leur liberté de penser, leur appropriation de l’histoire.

  • lehavre.fr : Que montrent les évaluations de la machine à lire ?

A.B. : Pour plus de la moitié des enfants, la machine à lire a permis d’améliorer le respect de la ponctuation, la fluence (rapidité), l’articulation. C’est encourageant et cela rejoint les bilans d’autres villes où le dispositif a été déployé. On note également, chez beaucoup d’enfants qui utilisent la machine à lire, une augmentation de l’envie de lire.

  • lehavre.fr : Se servir de l’écran pour lire mieux et davantage, n’est-ce pas un pied-de-nez ?

A.B. : Oui, tout à fait ! Le dispositif s’appuie sur la séduction qu’exerce la tablette sur les enfants pour les faire participer. L’écran devient alors un tremplin vers l’autonomie, vers le livre.

La machine à lire au Havre, c'est :
- Une ressource pédagogique accessible sur ordinateur en classe pour les 21 000 élèves de CM2 du Havre ;
- Une application sur tablette combinant travail individuel et ateliers collectifs de compréhension pour les tout-pettis de CP et CE1 ;
- Vingt et un enseignants volontaires qui se mobilisent pour accompagner le dispositif.